
Il ne se passe pas une semaine sans que j’aie affaire à un spécimen du type : « ah non ! je veux un « original », surtout pas une réédition ! »
Genre le spécimen a vu le diable…
Pourquoi ? Mystère, la cellule d’investigation psychologique de Noir & Feu records cherche encore …
Petit propos liminaire : un disquaire préfère vendre une occaz à 15 balles qu’un neuf à 30, ce n’est pas sur le neuf qu’on peut gagner notre pain. Donc entendons-nous, si ce discours anti-rééditions m’énerve (mais grave), c’est avant tout parce qu’il est souvent justifié par des arguments ineptes.
Écartons tout de suite un malentendu : certains privilégient l’ancien par rapport au neuf pour de bonnes raisons. Ce peut être qu’ils recherchent un premier pressage (j’ai bien dit « premier » pressage, pas « original », j’y reviendrai), un pressage US ou japonais, une version spécifique (couleur, mispress, white label, que sais-je), un pressage associé à un mastering déterminé (un Porky par exemple), une pochette représentant quelque chose de particulier, ou bien encore juste pour l’aspect vintage du disque qui a une histoire et dont les craquements seront masqués par ceux du feu de cheminée.
Toutes ces raisons s’entendent. Mais elles relèvent souvent des affres de la collectionnite plus que de la qualité intrinsèque du vinyle recherché et, surtout, ne sont pas assorties d’une pétition de principe anti-réédition.
Le rejet catégorique de la réédition par notre spécimen s’accompagne, lui, d’une justification pseudo musicale : le son est moins bon / c’est du numérique / c’est remastérisé, etc., sur l’air du c’était mieux avant. Ça c’est beaucoup plus dérangeant.
Et intriguant. Prenons un exemple proche : tu aimes peut-être tes viens bouquins écornés aux pages jaune foncé et composés en police de caractères 6 façon pattes de mouche sous ecsta. C’est ton droit, mais je suppose que pour ton confort de lecture (et économiser des frais d’opticien), tu aimes bien aussi un livre neuf et lisible, et que tu ne passes pas ton temps à dire à ton libraire : « ah non ! je veux un livre d’occaz’, surtout pas une réédition ! » Bon alors, c’est quoi ton problème avec le vinyle ?
Honnêtement, j’ai arrêté de lutter, d’autant que le degré de certitude du spécimen est souvent inversement proportionnel à ses connaissances : il ne sait pas du tout de quoi il parle mais il est sûr de lui parce que kevinthevinyleking l’a dit sur son tiktok. Et en plus, il est capable de s’énerver si j’essaye de lui expliquer en quoi son préjugé est infondé : dernièrement, l’un d’eux, s’extasiant devant un quelconque pressage années 1980 tout en fustigeant le même en réédition m’a sorti un « ah non ! c’est remastérisé ! allez donc demander à Christian Vander ce qu’il en pense ! » Je lui aurai bien rétorqué que je me fichais pas mal de l’avis de Monsieur Vander et que les originaux de Magma que j’ai pu écouter, je les trouve moyennasses niveau son et qu’ils mériteraient bien une petite réédition remasterisée, mais mon spécimen aurait définitivement coulé une bielle…
Puisqu’ici on est entre gens civilisés (enfin toi, je sais pas), passons en revue quelques arguments anti-réédition pour tenter de décrypter la psychologie de notre spécimen.
Y a-t-il des rééditions de mauvaise qualité ?
Oui évidemment. Et aussi de bonne qualité. Comme il y a des « originaux » de mauvaise ou de bonne qualité. En fait, c’est comme ça depuis toujours, il y a de bons et de mauvais pressages (et même pour une édition donnée, toutes les copies ne se valent pas forcément) et décréter qu’un « original » sonne forcément mieux qu’une réédition est sans fondement. Tiens, l’ « original », parlons-en justement. Dans la bouche du spécimen, ça veut juste dire « d’occasion » : le disque qu’il a en main, il n’a aucune idée de sa date d’édition ni du pays, et s’il existe pour ce disque des pressages meilleurs que d’autres, il n’en sait strictement rien et de toute façon il serait bien en peine de les reconnaître. Autrement dit, il ne sait ni comment sonne l’original (le vrai, le premier pressage) ni comment sonne la/les rééditions, mais ça ne l’empêche pas de les hiérarchiser.
D’où vient cette idée : réédition = mauvaise qualité ?
Il faut bien reconnaître que quand la mode du vinyle à commencer à revenir, les grosses maisons ont senti l’odeur du tiroir-caisse et se sont empressées de pondre de la réédition de leur back catalogue à la chaîne sans trop se préoccuper de la qualité. La série Back to Black d’Universal a ainsi mauvaise réputation : ce n’est pas complètement usurpé mais cela doit être nuancé, là aussi il y a eu du bon et du mauvais. Par ailleurs, les majors ont quand même rectifié le tir et compris qu’elles ne pouvaient pas fourguer de la camelote éternellement. Je ne dirais pas que ce qu’elles pressent en masse dans les pays de l’Est actuellement est parfait, loin de là, mais je n’ai encore jamais vu personne revenir en boutique me dire « waah putain, ce pressage est dégueulasse ! »
Pourquoi la réédition serait de mauvaise qualité ?
Parce qu’elle serait repiquée du Cd telle quelle. Alors oui, c’est vrai, l’industrie du disque, dans sa phase je fais n’imp’, a pratiqué ainsi, et c’est vrai aussi pour certains bootlegs qui vont chercher sur des Cds eux-mêmes pirates pour presser du vinyle, avec un résultat qui ne peut pas être grandiose. Mais là aussi quelques petites remarques. Il se trouve que les mêmes ont fait exactement l’inverse quand il a fallu sortir des Cds à tour de bras pour nourrir le marché du nouveau support : ils ont fait des Cds à partir de vinyles, et donc, oui, tes Cds « originaux » des années 1980 peuvent sonner de façon tout à fait lamentable, ce qui prouve que ce qui est en cause c’est le sérieux mis dans la fabrication, pas la date de l’édition : « avant » n’est pas synonyme de « mieux ». Autre chose, même en partant d’un Cd (parce que, dans certains cas, c’est la seule source disponible), un vinyle va bénéficier d’un mastering spécifique propre au support, donc ne sonnera pas « comme un Cd », et là on retombe sur l’éternel problème, certains masterings seront bons d’autres mauvais.
Est-ce que les vinyles pressés à partir d’une source numérique sont de moins bonne qualité ?
C’est un peu ce que sous-entend le spécimen avec son « c’était mieux avant ». Je ne vais pas vous faire un topo technique sur la différence analogique/numérique (bande passante, dynamique, bruit, etc.), il y a déjà 3 milliards gens qui s’écharpent là-dessus et ce qui m’intéresse c’est la logique à l’œuvre, ou plutôt son absence, dans la tronche de mon spécimen. Première chose : 99% des vinyles actuels, c’est du numérique tout au long de la chaîne jusqu’au support analogique, et devine quoi ? Jamais mon spécimen ne va se dire « je n’achète pas la nouveauté qui vient de sortir parce que c’est du numérique, le son est moins bon » (que quoi d’ailleurs ?), alors que c’est l’argument qu’il oppose dans le même temps à la réédition. Qui plus est, il faut savoir qu’on n’a pas attendu le Cd avant de presser à partir de masters numériques et non plus de bandes analogiques (fin 1970s), autrement dit les fameux « originaux » de mon spécimen (typiquement, années 1980, le spécimen n’a souvent pas très bon goût) ont toutes les chances d’avoir été du numérique, y compris les premiers pressages – mais ça il n’en sait rien et il va pourtant continuer à te raconter que la réédition est moins bien parce que numérique. T’as suivi ? Tu veux un doliprane ?
Est-ce que les vinyles remasterisés à partir de bandes analogiques c’est mieux ?
Poursuivons. Le spécimen un poil plus averti va te demander d’un ton sentencieux : « est-ce que c’est fait à partir des bandes originales (sous-entendu analogiques) » ? On a déjà répondu plus haut en fait : dans l’immense majorité des cas, non, et ne t’inquiète pas, quand c’est le cas, ça va être un argument marketing de feu et ce sera mentionné sur la pochette. Et pourquoi ça non ? Ben parce que déjà il faut qu’elles aient existé un jour (voir précédemment : le spécimen sait-il seulement si ça a été enregistré ainsi à l’origine ?). Ensuite, il faut qu’elles aient été conservées – spoiler : y en a quand même un paquet qui ont cramé (tiens, par exemple : Chuck Berry, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Janet Jackson, Sonic Youth, Tupac, Nirvana, Police, Tom Petty, Joni Mitchell, Neil Young, excusez du peu, dans l’incendie chez Universal en 2008) ou ont été fichues à la poubelle ; et quand elles existent toujours, il faut pouvoir les restaurer, car la bande magnétique ne vieillit pas super bien (euphémisme). Enfin, ce n’est pas parce qu’il existe encore des bandes originales qu’elles sont de qualité : ça a pu être enregistré avec les pieds à l’époque (ainsi les premiers Beatles où on dégageait les basses pour que l’aiguille des lecteurs pourris des ados ne saute pas) ou plus simplement souffrir des limites d’enregistrement de l’époque et donc mériter un petit lifting sonore. En résumé, l’idée avec ces histoires de bandes analogique étant de pouvoir sonner aussi fidèlement que l’original, il faut bien se dire que ce n’est pas forcément souhaitable, et que si l’original a disparu, eh bien les bons ingénieurs du son vont faire leur possible pour s’en approcher au plus près avec la source dont ils disposent : c’est leur taf.
Mais alors à qui se fier dans cette jungle ma bonne dame ?
Mais, ami spécimen…. à tes oreilles !
Et figure-toi qu’elles sont différentes de celles de ton voisin (ou de celles de kevinthevinyleking, ou de Christian Vander). Tout comme le sont ton matériel, ton installation, tes attentes, ta sensibilité, ton expérience personnelle avec l’œuvre, etc.
Prends donc un album que tu connais vraiment bien mais qui commence à sonner comme une vieille friteuse, prends une réédition et fais marcher tes oreilles, et ensuite seulement tu jugeras – à titre perso, je me suis séparé sans regret de mon original écouté 72 000 fois du Two Steps From The Move d’Hanoï Rocks et la rééd de Music On Vinyl me botte bien le cul, merci (j’en dirais autant de toutes les rééds que je pose sur la platine, modulo les disques couleur, mais je ne vais pas m’aventurer sur cet épineux sujet connexe).
Puisque nous parlons de Music On Vinyl, sache que leurs rééditions sont plutôt reconnues pour leur qualité, il y a quelques repères comme ça que tu apprendras à connaître avec le temps – mais il faut savoir accepter que tu auras parfois quelques mauvaises surprises, c’est comme ça.
Pour terminer, un petit parallèle avec la bouffe. On parle maintenant beaucoup de nourriture sous l’angle qualités nutritionnelles / impact environnemental / bien-être animal, etc. Et pratiquement jamais de l’essentiel : la dimension rituelle (cérémoniels d’acquisition, de préparation et de consommation) et sociale (réunion, partage et discussions sans fin pour savoir qui fait le meilleur cassoulet).
Les rituels, le lien social, ça ne t’évoque rien ? C’est exactement pareil pour le vinyle !
Or il suffit de faire un tour sur internet pour voir que ça parle son, technique, équipement, que ça se contredit, que personne n’est d’accord, que certains racontent n’importe quoi (j’ai même vu récemment un disquaire à l’ancienne dire que le Cd c’est naze parce que c’est des « 0 » et des « 1 », imbécillité qu’on trouve encore partout : évidemment, c’est des « 0 » et des « 1 » mais ce n’est PAS ce que tu entends). Au final, on n’y comprend rien, comme partout où il y a du dogme, et surtout, ça ne parle jamais musique.
Donc, ami spécimen, je ne cherche à te convaincre que d’une chose : arrête de lire (pas maintenant, dans quelques mots) et n’écoute que tes oreilles.
Ou admets la triste réalité : la véritable raison qui te fait rejeter la réédition c’est que tu n’as pas envie de claquer trente balles dans un disque. Ça peut s’entendre, mais autant l’assumer.
