Un jour, une pochette : Keith Jarrett – The Köln Concert (1975)

Tout commence lorsqu’un client qui ne retient pas les noms me raconte avoir entendu un pianiste de jazz raconter une histoire à propos de la pochette d’un album d’un pianiste de jazz (un autre) qui serait l’album (de piano jazz) le plus vendu de tous les temps.

Fort de ces indications parcellaires, je comprends qu’on parle respectivement d’André Manoukian et de Keith Jarrett, et plus spécifiquement du célèbre Köln Concert paru en 1975 chez ECM.

L’histoire telle que narrée par Manoukian (voir ici à partir de 4:42) serait celle-ci : Keith Jarrett, un peu chonchon ce soir-là, n’avait pas tellement envie de jouer et aurait saboté le concert en jouant n’importe quoi, puis, quelques années plus tard, voyant une photo de lui au piano lors de ce concert dans la vitrine d’un photographe, aurait flashé sur la photo et finalement décidé de sortir les bandes de l’enregistrement du placard et de publier l’album…

L’histoire m’intrigue : je ne trouve strictement rien qui la corrobore nulle part ; elle m’intrigue d’autant plus que je vois poindre dans l’œil d’un second client fervent jarrettophile à qui je la raconte une lueur de perplexité.

Et pour cause. Manoukian raconte un peu n’importe quoi. On sent bien qu’il est totalement sincère et qu’il croit son histoire vraie, sa faconde et sa bonhommie font qu’on la croit également vraie… Et voilà comment naissent les légendes musicales.

La première chose fausse est l’histoire du photographe : il n’existe pas de photographie de ce concert, les clichés étaient rigoureusement prohibés par Keith Jarret, et en 1975, prendre une photo en douce relevait un peu de la gageure. La photo à l’intérieur du gatefold semble d’ailleurs indiquer que Jarrett joue alors en extérieur. Par ailleurs, le cliché est signé Wolfgang Frankenstein, qui était absent lors du concert à Cologne de toute façon.

La deuxième chose fausse est la temporalité. Le choix de la photo ne se fait pas plusieurs années après : le concert a lieu le 24 janvier 1975, le disque sort en novembre de la même année. Le cliché provient d’un concert donné par le Keith Jarrett trio à Willisau, en Suisse, en 1972, soit trois ans plus tôt. Lorsque Manfred Eicher, le boss d’ECM, et Keith Jarrett travaillent sur la sortie de l’album, ils se contentent d’aller piocher dans les archives du label pour illustrer la pochette.

La troisième chose fausse, ou plutôt exagérée, est cette histoire de sabotage volontaire du concert.

Ce qui est exact, c’est que le pianiste est chonchon ce soir-là. C’est un peu son naturel, vous me direz, mais là c’est à son paroxysme. Plutôt que de prendre l’avion payé par l’organisation, Keith Jarrett a eu la riche idée de garder les sous et de venir de Suisse où il se produisait la veille en voiture avec Manfred Eicher : soit huit heures de route en 4L ! Il n’a pas fermé l’œil, il a un mal de dos de chien, et, pour arranger les choses, ils mangent à la va-vite avant le concert dans un resto italien qui ne lui plaît pas du tout. On serait chonchon à moins.

Et ce qui l’attend, c’est une improvisation solo d’une heure dans une salle d’opéra de 1400 places pleine à craquer de gens qui sont venus voir… un opéra : Keith Jarrett est programmé en deuxième partie, à 23h30, et la salle n’a encore jamais accueilli de concert de jazz…

Vient le piano.  

Keith Jarrett doit jouer sur un Bösendorfer Grand Model 290 Imperial (243.015,10 € sur ce site mais si vous venez de ma part vous aurez une ristourne de 0.10 €, ne me remerciez pas). Malheureusement, l’instrument loué n’est pas là (grève, problème de camion ou erreur de la salle, on trouve différentes versions, comme dans tout bonne légende).

Au lieu du piano de concert attendu, il hérite d’une chignole d’étude (Bösendorfer tout de même), qu’un accordeur besogneux tente désespérément d’accorder, sans guère de succès : les aigus restent aux fraises, les basses rendent autant que Jason Newsted sur  …And Justice For All et, par-dessus le marché, une pédale est en vrac. Keith Jarret et Manfred Eicher font le tour, frappent quelques touches, le verdict tombe : A moins qu’on ait un autre piano, le concert n’aura pas lieu.

Là, comme vous êtes sagaces, vous me répondez : ben si, il a eu lieu, finalement…

Effectivement, rien ne vous échappe.

Entre en scène Vera Brandes, l’organisatrice du concert. Il s’agit d’une jeune femme de même pas 18 ans, qui s’est lancée au culot dans l’organisation de concerts de jazz en Allemagne à 16 ans, en utilisant le téléphone du cabinet de dentiste de son père pour booker des dates, bref une jeune femme pleine de ressources. Elle parvient à convaincre notre pianiste chonchon avec des mots choisis : Keith, si tu ne joues ce concert, je suis baisée, et t’es baisé aussi – elle dira plus tard avoir entendu Miles Davis parler ainsi à ses musiciens (dont Keith Jarrett) et ne pas vraiment savoir ce qu’elle baragouinait en anglais, ce qui à mon avis est une façon d’enjoliver un peu l’histoire, mais on n’est plus à ça près.

Bref, Keith joue. Plutôt pas mal. Et coup de bol, les gars d’ECM qui ont failli repartir chez eux vu la tournure que prenaient les événements, enregistrent le concert.

Alors, d’où vient l’histoire de sabotage de Manoukian ? Du fait, probablement, que Keith Jarrett entame son improvisation par une suite de notes qui reprennent le carillon annonçant le début des concerts donnés à l’Opéra de Cologne, ce qui entraîne des rires dans le public, (très faiblement) audibles au tout début de l’enregistrement. C’est du moins ce qu’on lit partout. Or et le directeur de la salle et les techniciens ont réfuté cette idée : l’opéra de Cologne n’utilisait pas ce motif musical, ni même aucune sonnerie…

Où donc Keith Jarrett a-t-il puisé son inspiration, dans l’état de nerfs qu’on imagine ?  Lui seul le sait. Comment a-t-il réussi à délivrer une telle performance sur pareil piano, à dompter la bête, à adapter son jeu aux contraintes de l’instrument ? Lui seul le sait également. Toujours est-il qu’il a joué comme il n’avait jamais joué et ne rejouera jamais, produisant une œuvre qui va s’inscrire dans l’histoire du jazz (4 millions d’albums vendus, record pour un artiste de jazz en solo) mais que lui en viendra à détester profondément, au point d’imaginer détruire toutes les copies en circulation.

L’ironie de tout ceci est que si Keith Jarret avait disposé d’un meilleur piano, le Köln concert n’aurait sans doute été qu’une œuvre de plus dans sa pléthorique discographie (et que ECM aurait peut-être eu plus du mal à poursuivre son extraordinaire boulot de défricheur du jazz contemporain). Amis organisateurs de concerts : sabotez donc les instruments des musiciens avant leur montée sur scène, ça va les motiver !


Un jour, une pochette :

1 – New Order – Blue Monday, très cher single

2 – Keith Jarrett – The Köln Concert (1975)


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